Un cinéma d’aveugle

Je filme pour regarder ; pour vouloir voir ; pour scruter l’image ; pour voir ;
pour décidément essayer de voir ; pour tenter de me libérer du voir.
Je filme, aveugle devant l’image, aveugle devant le réel, aveugle devant le passé.
Je filme pour retrouver.
Je filme parce que le film se déroule sous mes yeux.
Je filme parce qu’un film qui se déroule devant mes yeux, c’est perdu.
Je filme pour retrouver la trace de la perte ; je filme pour savoir où était (serait)
sa lumière.
Je filme pour essayer d’appréhender ce que me renvoie l’image.
Je filme pour essayer de donner un statut au réel, pour me le rendre familier,
pour cesser d’être interloqué, pour trouver la confiance.
Je filme parce que filmer m’apaise.
Je filme parce que je veux voir.
Je filme pour essayer de sortir de la confrontation avec le réel, pour être d’emblée
dans l’image, être l’image réelle, filmée, projetée.
Je filme pour être la distance, pour tenir les deux brins du passé (de la vie)
et de l’image (du film).
Je filme parce que je crois pouvoir voir ce que je vois.
Je filme pour comprendre cette situation.
Je filme pour comprendre ma situation dans le réel.
Je filme pour céder aux injonctions du réel.

Je suis le film que je ne regarde pas.