J’ai un problème avec France Gall vu par Simone Dompeyre

“Boris du Boullay aime la parole pleine même s’il se plaît à une évidente distanciation de ses propos alors même qu’il provoque ce plaisir pas si fréquent devant d’improbables rencontres entre la vidéo et la philosophie. Philosophie qu’il convoque sur ce terrain des variétés télévisées parce qu’il creuse, encore et toujours, un sillon phénoménologique sur l’idée que « le cinéma peut restituer le temps antérieur en lui substituant des traces de l’absence ».
Boris dit son cinéma marqué par Rossellini, Duras, Tarkovski, Chaplin ou Rozier ;
pourtant si on écoute J’ai un problème avec France Gall, on lui prêterait volontiers des accents d’un Rohmer mâtiné de Keaton.
Un Rohmer appréciant l’absurde, dans des plans moyens où un corps encore adolescent se dandine maladroitement, faisant celle qui maîtrise son discours et ce corps ; ou tels autres en demi-ensemble de cette même chanteuse, entre quatre pots de fleurs et près d’un orchestre, dont la robe courte découvre le genou ce que décrit une voix masculine plus âgée. Cette voix ausculte l’attitude de la jeune femme, ainsi que Rohmer appréhendait la collectionneuse, ou Claire et son genou. Elle est celle de Boris du Boullay lui-même, commentant la chanteuse dans son rôle, au Grand prix de l’Eurovision en une observation purement phénoménologique « la décrivant sans aucune prévention morale, sans aucune préoccupation sociale ou métaphysique, telle qu’elle est donnée dans l’instant ». Le film, par-là, suit l’égide de Levinas, réel inventeur de cette dernière réflexion.
Boris du Boullay le revendique.
Toujours en voix over, et toujours sur les images de France Gall, il cite ce philosophe, Levinas et la phénoménologie, comme il revient à Heidegger dont on sait qu’il fut introduit en France comme Husserl, par le premier qui s’opposa ensuite à lui, coupable de compromission avec le national-socialisme/ les nazis sans nier pour autant la force de Sein und Zeit/ L’Être et le temps, car « Le Malin peut être génial ». Plus encore, Levinas récusa les deux, au nom de la primitivité du rapport à l’autre : le rapport à l’objet, même posé dans un retour aux données premières de la conscience, ce rapport est déjà une intellectualisation.
Boris du Boullay fonde son film sur cette théorie : dans le rapport à l’autre, l’autre apparaît toujours dans sa vérité nue de « démesurément autre », dans la nudité désarmante de son visage, et désarmante aussi parce qu’elle me désapproprie de moi-même, de mon passé, de ma tradition. La fascination devant le visage sans acuité de France Gall en est preuve. Il la tresse avec des appréciations triviales prenant le risque du frôlement avec le ridicule, tant est suspect, aujourd’hui, ce qui pense en expérimental.
Il explique comment il a cherché à comprendre sa fascination de France Gall, là et dans cet espace-là et cette robe-là, allant jusqu’à comparer d’autres clips d’elle qui jamais ne procurèrent un tel appel sur lui. Il se sait stupéfait mais ne se comprend tel. Ainsi revient-il sur la chevelure trop blonde, le regard haptique, le fil (du micro) partageant le corps, le vêtement. Ainsi en saisit-il la vacuité et les couleurs de cette vacuité, la platitude de la voix « sans vibrato ». Et il a beau s’emporter contre ces hommes- les spectateurs captivés- qui « la regardent avec leur bite » ; il relate la nuit d’été où il passa la captation en boucle avant de recommencer les jours suivants. Il dit la chanteuse se donnant à lui, comme à tous les autres, dans cette lucarne dont elle le fait captif alors qu’il thématise qu’elle n’est porteuse que « de vie morte » puisqu’il redoute si peu l’oxymore.
L’atteste le pont entre la pensée philosophique et le portrait de la chanteuse ; quand il rappelle la distinction des nudités de Levinas selon lequel le visage est la nudité par excellence…ou cet autre entre elle, chanteuse pervertissant la langue allemande et Heidegger qui, même dans ses écrits politiques, s’en serait gardé.
L’implicite sur l’histoire reste constant qu’il fasse allusion à la guerre ou à 68 dont il ne signale que ce qu’enregistre les Beatles et un décret sur le stockage des aliments. B du Boullay y ramène encore lorsqu’il s’autoportraiture en creux et en bribes : origine limousine, âge ; sans concession sur sa « faiblesse naturelle »- son côté Keaton, sans rire et amoureux de le rencontre absurde.
Il explicite en une bande de Moebius vertigineuse- son film explique ce pour quoi, pourquoi, par quoi, comment il se fait- ce qui le fait écrire/filmer à savoir monter depuis que le numérique est le support. Il le pratique en une structure répétitive, ralentissant telle phrase, annulant l’inanité du chant sous la glose triomphante. Le montage se nourrit du discours sans arrêt, de l’accumulation des pistes d’approche du phénomène qu’il porte. Chemin faisant, il apprécie le cadrage de l’opérateur de ce plateau télévisé qui laisse le juste espace au-dessus de la tête et sait faire un cadre ; même en prônant le film écrit dont J’ai un problème avec France Gall est le quatrième « chapitre », Boris du Boullay garde l’œil aiguisé du cinéaste.
Il tisse un film où l’intime croise l’Histoire et la chanteuse qui l’appelle par les sens ; la fiction – car France Gall y est un être composé pour et par cette chanson- provoque la pensée. Ce visage rencontré en ravissant l’autre l’entraîne à penser en cinéma montagiste, entraîne à la liberté d’être, y compris devant une pâle chansonnette mal dite en allemand, lors de l’Eurovision du 4 juillet 1968.”

Simone Dompeyre
Directrice artistique du festival Traverse vidéo