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1. Je suis à la BNF.
Je n’ose pas démarrer

2. Est-ce que tout cela a un sens ?

eh ouais, ça cartoon.

j’ai des trucs à dire, moi, tention

Juillet 2016
Nouveau numéro de la revue Arpentages 2

Pour ce nouveau numéro de la revue, j’ai demandé à Gwénaëlle Plédran, artiste et photographe, de se prêter à l’exercice d’écriture d’un nouvel Arpentages du net.
Elle a écrit “Cape ou pas cape, figures du super héros ordinaire”, toujours sur le principe bi-média suivant :
– le texte est à lire dans la revue Arpentages 2
– les vidéos à voir sur le site Arpentages du net

Editeur : Scènes Obliques
Diffusion : Harmonia mundi

Boris du Boullay - Arpentages du net
Photo : Gwénaëlle Plédran

J’ai un problème avec France Gall vu par Simone Dompeyre

“Boris du Boullay aime la parole pleine même s’il se plaît à une évidente distanciation de ses propos alors même qu’il provoque ce plaisir pas si fréquent devant d’improbables rencontres entre la vidéo et la philosophie. Philosophie qu’il convoque sur ce terrain des variétés télévisées parce qu’il creuse, encore et toujours, un sillon phénoménologique sur l’idée que « le cinéma peut restituer le temps antérieur en lui substituant des traces de l’absence ».
Boris dit son cinéma marqué par Rossellini, Duras, Tarkovski, Chaplin ou Rozier ;
pourtant si on écoute J’ai un problème avec France Gall, on lui prêterait volontiers des accents d’un Rohmer mâtiné de Keaton.
Un Rohmer appréciant l’absurde, dans des plans moyens où un corps encore adolescent se dandine maladroitement, faisant celle qui maîtrise son discours et ce corps ; ou tels autres en demi-ensemble de cette même chanteuse, entre quatre pots de fleurs et près d’un orchestre, dont la robe courte découvre le genou ce que décrit une voix masculine plus âgée. Cette voix ausculte l’attitude de la jeune femme, ainsi que Rohmer appréhendait la collectionneuse, ou Claire et son genou. Elle est celle de Boris du Boullay lui-même, commentant la chanteuse dans son rôle, au Grand prix de l’Eurovision en une observation purement phénoménologique « la décrivant sans aucune prévention morale, sans aucune préoccupation sociale ou métaphysique, telle qu’elle est donnée dans l’instant ». Le film, par-là, suit l’égide de Levinas, réel inventeur de cette dernière réflexion.
Boris du Boullay le revendique.
Toujours en voix over, et toujours sur les images de France Gall, il cite ce philosophe, Levinas et la phénoménologie, comme il revient à Heidegger dont on sait qu’il fut introduit en France comme Husserl, par le premier qui s’opposa ensuite à lui, coupable de compromission avec le national-socialisme/ les nazis sans nier pour autant la force de Sein und Zeit/ L’Être et le temps, car « Le Malin peut être génial ». Plus encore, Levinas récusa les deux, au nom de la primitivité du rapport à l’autre : le rapport à l’objet, même posé dans un retour aux données premières de la conscience, ce rapport est déjà une intellectualisation.
Boris du Boullay fonde son film sur cette théorie : dans le rapport à l’autre, l’autre apparaît toujours dans sa vérité nue de « démesurément autre », dans la nudité désarmante de son visage, et désarmante aussi parce qu’elle me désapproprie de moi-même, de mon passé, de ma tradition. La fascination devant le visage sans acuité de France Gall en est preuve. Il la tresse avec des appréciations triviales prenant le risque du frôlement avec le ridicule, tant est suspect, aujourd’hui, ce qui pense en expérimental.
Il explique comment il a cherché à comprendre sa fascination de France Gall, là et dans cet espace-là et cette robe-là, allant jusqu’à comparer d’autres clips d’elle qui jamais ne procurèrent un tel appel sur lui. Il se sait stupéfait mais ne se comprend tel. Ainsi revient-il sur la chevelure trop blonde, le regard haptique, le fil (du micro) partageant le corps, le vêtement. Ainsi en saisit-il la vacuité et les couleurs de cette vacuité, la platitude de la voix « sans vibrato ». Et il a beau s’emporter contre ces hommes- les spectateurs captivés- qui « la regardent avec leur bite » ; il relate la nuit d’été où il passa la captation en boucle avant de recommencer les jours suivants. Il dit la chanteuse se donnant à lui, comme à tous les autres, dans cette lucarne dont elle le fait captif alors qu’il thématise qu’elle n’est porteuse que « de vie morte » puisqu’il redoute si peu l’oxymore.
L’atteste le pont entre la pensée philosophique et le portrait de la chanteuse ; quand il rappelle la distinction des nudités de Levinas selon lequel le visage est la nudité par excellence…ou cet autre entre elle, chanteuse pervertissant la langue allemande et Heidegger qui, même dans ses écrits politiques, s’en serait gardé.
L’implicite sur l’histoire reste constant qu’il fasse allusion à la guerre ou à 68 dont il ne signale que ce qu’enregistre les Beatles et un décret sur le stockage des aliments. B du Boullay y ramène encore lorsqu’il s’autoportraiture en creux et en bribes : origine limousine, âge ; sans concession sur sa « faiblesse naturelle »- son côté Keaton, sans rire et amoureux de le rencontre absurde.
Il explicite en une bande de Moebius vertigineuse- son film explique ce pour quoi, pourquoi, par quoi, comment il se fait- ce qui le fait écrire/filmer à savoir monter depuis que le numérique est le support. Il le pratique en une structure répétitive, ralentissant telle phrase, annulant l’inanité du chant sous la glose triomphante. Le montage se nourrit du discours sans arrêt, de l’accumulation des pistes d’approche du phénomène qu’il porte. Chemin faisant, il apprécie le cadrage de l’opérateur de ce plateau télévisé qui laisse le juste espace au-dessus de la tête et sait faire un cadre ; même en prônant le film écrit dont J’ai un problème avec France Gall est le quatrième « chapitre », Boris du Boullay garde l’œil aiguisé du cinéaste.
Il tisse un film où l’intime croise l’Histoire et la chanteuse qui l’appelle par les sens ; la fiction – car France Gall y est un être composé pour et par cette chanson- provoque la pensée. Ce visage rencontré en ravissant l’autre l’entraîne à penser en cinéma montagiste, entraîne à la liberté d’être, y compris devant une pâle chansonnette mal dite en allemand, lors de l’Eurovision du 4 juillet 1968.”

Simone Dompeyre
Directrice artistique du festival Traverse vidéo

Un cinéma d’aveugle

Je filme pour regarder ; pour vouloir voir ; pour scruter l’image ; pour voir ;
pour décidément essayer de voir ; pour tenter de me libérer du voir.
Je filme, aveugle devant l’image, aveugle devant le réel, aveugle devant le passé.
Je filme pour retrouver.
Je filme parce que le film se déroule sous mes yeux.
Je filme parce qu’un film qui se déroule devant mes yeux, c’est perdu.
Je filme pour retrouver la trace de la perte ; je filme pour savoir où était (serait)
sa lumière.
Je filme pour essayer d’appréhender ce que me renvoie l’image.
Je filme pour essayer de donner un statut au réel, pour me le rendre familier,
pour cesser d’être interloqué, pour trouver la confiance.
Je filme parce que filmer m’apaise.
Je filme parce que je veux voir.
Je filme pour essayer de sortir de la confrontation avec le réel, pour être d’emblée
dans l’image, être l’image réelle, filmée, projetée.
Je filme pour être la distance, pour tenir les deux brins du passé (de la vie)
et de l’image (du film).
Je filme parce que je crois pouvoir voir ce que je vois.
Je filme pour comprendre cette situation.
Je filme pour comprendre ma situation dans le réel.
Je filme pour céder aux injonctions du réel.

Je suis le film que je ne regarde pas.

Texte pour les lundis de l’Etna à Méga-Pobec

Introduction lue en préambule de la diffusion
Programmation : Maria Kourkouta et Philippe Côte

Bonjour,
je m’appelle Boris du Boullay, j’ai 41 ans, je commence à perdre la mémoire, par exemple quand je vois une fourchette, je sais bien ce que c’est puisque c’est une fourchette, et j’ai également tout à fait bien conscience que je connais le mot “fourchette”, mais je ne parviens pas à dire “fourchette”, parce que le mot reste coincé au bord de mes lèvres, et parce que le mot qui me vient à l’esprit est “Fortitude” de Lapierre et Collins et aussi “courgette”, sans doute parce que “Fortitude” plus “courgette”, ça fait “fourchette”.

A part ça, le présent est une rencontre, c’est le sujet de cette programmation.
Pour le cinéma, certainement, il est l’illusion d’un présent-présent au moment inouï du tournage, ce face-à-face que l’on peut dire “rencontre”.
Bon. Le cinéma est doué d’ubiquité temporelle car il également parfaitement ontologiquement un art du passé dans tous les sens du terme, aujourd’hui enfoui sous un fatras numérique. C’est l’art de Staline les jours de pluie, et de Chaplin les jours de printemps quand la vie est merveilleuse à lire un livre dans un parc de ville.

Pour suivre cette idée de présence au présent à l’écran, voici une sélection de films dont la projection mentale puise aussi bien dans l’introjection de Mélanie Klein que dans l’imaginaire d’une chanson de Nana Mouskouri coincée dans la gorge. Inscrite dans le temps de l’enfance au moyen de l’écriture (l’écriture concrète, l’écriture avec des mots, ceux-là justement qui désormais m’échappent des lèvres depuis que j’ai 41 ans, l’écriture qui permet cette inscription du temps de l’enfance dans le réel en la contractualisant sur le même principe que Léopold Sacher-masoch avec la Vénus à la fourrure), cette projection mentale tente de se trouver une assise, pour éviter la chute.

Les 4 premiers films sont narratifs comme une pierre dans un jardin.
Les films suivants, appelés “saynètes” gardent l’aspect simpliste et frontal de leur dispositif de mise en scène : la confrontation stupéfaite, voire hébétée.