Mes urines, 1996-1999

Une écriture de la vie qui finit de s’oublier sur internet

Mes urines, 1996-1999, Boris du Boullay
Mes urines, 1996-1999, Boris du Boullay

Pendant 3 années, j’ai uriné dans des bouteilles vides.
Je notais ce qui me venait à l’esprit au moment où je pissais, puis je collais sur la bouteille une étiquette qui commençait toujours par Mes urines de quand…
Quand j’ai retrouvé le fichier contenant le texte de ces étiquettes, j’ai senti mes bras retrouver le sang de ces années 1996 – 1999.
Je ne savais pas quoi en faire.
Puis, un jour, à Grenoble, à la librairie Le Square, en regardant les bas résilles de Véronique Ovaldé qui faisait la signature de son nouveau roman, Louise, cette petite fille de deux ans, a dit : “bizarre chaussettes, bizarre chaussettes”.
J’ai compris que c’était un lien possible, et que je pourrai faire un site sur les urines par cette entrée là. J’ai déposé bizarre-chaussettes.net et laissé reposer un an, sans trop savoir.
Parfois, je pensais que l’émotion d’entendre Louise, cette petite fille de deux ans, dire une chose aussi “collante” que “bizarre chaussettes” pour des bas résilles, me rappelait combien j’essayais de coller à ma réalité en pissant quotidiennement dans ces bouteilles.

Puis, il m’a semblé que je devais mettre en parallèle les quelques éléments qu’il me restait de Mes urines 1996 – 1999 avec le regard que je pouvais avoir aujourd’hui sur ce travail inachevé.

Un regard déçu et lointain maintenant que le fil est rompu, maintenant que ce travail prévu dans la durée s’était arrêté net et que ma vie avait continué.
Ce travail perdu, il m’en reste quelques photos, des sensations, et surtout les étiquettes.
Les 228 étiquettes des 228 bouteilles.
Ce travail perdu, je l’avais enraciné dans le quotidien, pour essayer de combler les trous, la distance, les manques.
228 fois ma vie éparpillée, 228 fois cohérente.
Ce travail perdu, il ne m’en reste plus que cette partie visible des étiquettes.

En les relisant, c’est comme un cours d’eau arrêté, que je traverserais à gué.
L’impression que le sens de ces écritures quotidiennes se révèle par ces lectures successives.
Comme les films que je fais, où les images noires finissent par donner.

Puis, je me suis dit que je pouvais redonner un sens à ces traces en mettant en ligne sur internet les étiquettes, les photos et ce texte “autour”.

J’ai eu l’impression d’une intimité entre l’informatique, sous-jacente, invisible et obscure, et ce regard nouveau que j’avais sur Mes urines, cette branche morte de mon travail.
L’informatique où les programmes tournent et meurent seuls sans regard.
Où l’écriture des logs révèlent les absences d’écriture, où la disponibilité évite l’adéquation du réel.
L’informatique où tout est collecté, archivé, compressé, puis jeté.

J’ai mis les 228 étiquettes de mes urines en ligne pendant les mois de juin-juillet 2004.
Mes urines 1996 – 1999 sur internet, c’est une couche disponible qui s’enracine dans le réseau, prend du poids, se désagrège et manque la vie.
Mes urines 1996 – 1999 sur internet, c’est la perte retrouvée qui colle à sa nouvelle présentation
Mes urines 1996 – 1999 sur internet, c’est le temps figé, écrit, rendu au temps de la consultation.
Mes urines 1996 – 1999, c’était la tentative de ne rien perdre.

La tentative de ne rien perdre.
Non, d’écrire dans les creux.

Et aussi de s’en remettre à l’occasionnel, le moment de pisser.

Mes urines de quand je me souviens que Véronique Ovaldé avait un air noir comme son bandeau dans les cheveux et qu’elle était habillée en vert mat.

Voilà ce que j’aurais pu écrire si j’avais continué.

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